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Big data : Marseille trop puissant ?

La ville de Marseille a décidé d’exploiter l’immense réservoir de données de ses services et de ses partenaires pour mettre en place un « big data de la tranquillité publique ». L’amélioration de la sécurité est une des premières fonctions des villes face à un large éventail de risques : délinquance, terrorisme, hooliganisme,… Les technologies numériques et le croisement des données semblent offrir aux autorités des possibilités inédites de connaissance et de partage de l’information. La mise en œuvre de ces nouveaux systèmes d’information et de gouvernance pose toutefois des questions quant à leur finalité, leur efficacité, leur contrôle et leurs conséquences sur la responsabilité juridique des élus.

La sécurité publique, un enjeu de la compétition mondiale des villes 

A Marseille, l’accent mis sur la prévention privilégie une collaboration étroite avec les partenaires de la société civile (éducateurs, assistantes sociales, associations, médecins, pompiers et enseignants).

Si le cas marseillais alerte des associations comme La Quadrature du Net, c’est que le volume et la nature des données qui seront analysées par l’algorithme est impressionnant : les mains-courantes, infractions au stationnement, les données des hôpitaux,…

Les objectifs de l’outil sont multiples. Il s’agit :

– d’assurer la tranquillité publique afin de favoriser l’attractivité du territoire et le développement économique,,

– de mieux servir le citoyen en prenant des décisions en matière d’aménagement de la voirie, de gestion de l’espace public, de flux routiers ,

Cette multiplicité d’objectifs rappelle le constat de Laurent Mucchielli dans son article paru dans la revue Déviance et société, À quoi sert la vidéosurveillance de l’espace public ? Le cas français d’une petite ville « exemplaire » : « Au final, la vidéosurveillance apparaît essentiellement comme un outil municipal de gestion urbaine de proximité, qui n’a que peu de rapport avec la politique locale de sécurité et de prévention.« 

Selon la ville de Marseille, tous les services ont vocation à verser leurs données dans le système qu’il s’agisse de sécurité, mais aussi de santé, hygiène, finances, d’entretien du patrimoine, de parcs et jardins, d’équipements sportifs…

Les réseaux sociaux aussi nourriront la « smart police » « par analyse des tweets, en s’appuyant sur l’identification des acteurs (qui parle ? qui agit ? qui interagit avec qui ?), remontée des fils de conversation (qui organise ? qui est le primo-déposant ? » et le crowdsourcing (une application smartphone) permettra à chaque citoyen  de « fournir en temps réel des informations (texto, vidéo, photo, vitesse de déplacement, niveau de stress, …) via une application sur smartphone ou des objets connectés ». A terme, la métropole envisage aussi d’utiliser la reconnaissance faciale.

Les métropoles qui accumulent naturellement un volume massif de données comptent bien les exploiter à des fins d’amélioration de la sécurité urbaine, mais ces systèmes qui nécessitent des investissements massifs n’ont pas encore fait la preuve de leur efficacité.

Plusieurs auteurs pointent les biais introduits par ces systèmes prédictifs : les policiers auront tendance à surestimer le danger dans les zones indiquées (Peter Scharf), le crime est de nature aléatoire et ne peut être prédit (Xavier Raufer), l’exploitation des données ne fait que déplacer la criminalité (Giovanni Mastruoboni). Carrie B Sanders pointe aussi que le Big Data donne un pouvoir démesuré aux décideurs. Pour David Lyon, la surveillance apparaît désormais comme « un moyen privilégié de tri social, de classification et de catégorisation des populations et des personnes à des fins d’anticipation et de gestion des risques ».

Transparence des débats & ouverture des codes sources sont les deux préalables pour permettre à l’homme de garder la main sur les algorithmes.

L’usage des algorithmes dans le cadre des politiques publiques doit être débattu. Les algorithmes publics doivent être libres et ouverts. Les citoyens ne peuvent pas accepter d’être gouvernés par des boîtes noires ni par des institutions en mode automatique. Les collectivités et l’Etat ont un devoir d’exemplarité dans l’usage des données qu’ils collectent. La protection des libertés individuelles doit être la première préoccupation des pouvoirs publics. Dès lors, que le big data soit efficace ou non pour prévenir la délinquance, il importe d’encadrer son usage et de légiférer sur le sujet comme l’ont déjà écrit les conseillers d’Etat en 2014 et la CNIL. Pour la CNIL, la situation actuelle est hors de contrôle. Ce n’est pas acceptable en démocratie.

Données-clés :

L'observatoire de la tranquilité publique' se nourrira, à terme, des images de 2 000 caméras

Une vingtaine d'agents travaillent 24/24 h devant les écrans du centre de supervision urbain

La ville de Mexico a déployé 15 000 caméras

Sébastien Bayette

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